La réflexion sur le développement national se concentre habituellement sur les réformes, les infrastructures et l'emploi. Pourtant, une question fondamentale demeure rarement posée : quelles valeurs permettent réellement à une nation de progresser ? Pour Amadou Lamarana Bah, la réponse tient en un mot : la discipline. Il ne s'agit pas d'une vertu morale abstraite, mais d'une véritable infrastructure invisible, au même titre qu'un réseau routier ou électrique, sans laquelle les meilleures réformes échouent.
L'expérience de nations comme la Corée du Sud et le Rwanda confirme cette analyse. Dans les années 1960, la Corée du Sud, alors aussi pauvre que beaucoup de pays africains aujourd'hui, a bâti son essor économique sur une discipline collective organisée par l'État à travers des contrats de performance et une exigence de résultats. De son côté, le Rwanda a démontré depuis les années 2000 qu'un changement de comportement civique, comme le ramassage collectif des déchets et une tolérance zéro contre la corruption, pouvait transformer l'attractivité d'un pays en une décennie. Dans ces deux cas, la discipline a été organisée, mesurée et récompensée par des institutions volontaristes.
Cette nuance est essentielle : la discipline n'est pas seulement une affaire de volonté individuelle. Elle résulte de l'interaction entre les comportements des citoyens et les règles fixées par les institutions. Il serait donc injuste d'imputer aux seuls citoyens le poids du sous-développement. Un fonctionnaire mal payé qui attend plusieurs mois son salaire aura plus de mal à résister à la corruption qu'un agent dont l'État respecte ses engagements. La discipline individuelle et la discipline institutionnelle se nourrissent mutuellement. Quand l'État est ponctuel et exemplaire, il devient plus facile d'exiger la même rigueur des citoyens.
Être discipliné, c'est respecter son temps et celui des autres, tenir sa parole et accomplir son travail avec sérieux. Cette discipline forge le caractère, mais elle ne se décrète pas par un simple appel à la volonté. Elle s'apprend, se transmet et se cultive par l'exemple des aînés et par l'école. Une société composée de citoyens rigoureux est plus productive et crédible, mais cette rigueur suppose des conditions de vie permettant de se projeter au-delà de l'urgence quotidienne.
Sur le plan citoyen, le respect des lois et la protection des biens publics ne sont pas des contraintes imposées à la population, mais les conditions d'une vie collective organisée. Chaque dégradation d'un bien public ou règle contournée fait supporter son coût à l'ensemble de la communauté, souvent aux plus vulnérables. Ce civisme se construit par la confiance : un citoyen respecte davantage un espace public qu'il perçoit comme réellement collectif et géré équitablement.
Dans le domaine professionnel, la rigueur devient un avantage compétitif. Les investisseurs orientent leurs capitaux vers les environnements où les règles sont prévisibles et respectées. Concrètement, cela passe par l'évaluation régulière des agents publics sur des critères objectifs ou la publication des délais de traitement des dossiers administratifs. Ces dispositifs ont déjà fait leurs preuves dans plusieurs administrations africaines réformées.
Une nation change véritablement quand les dirigeants et les citoyens agissent en synergie. Cela suppose des choix de politique publique assumés : réintroduire l'éducation civique dès le primaire, instaurer des chartes de service public opposables, protéger les lanceurs d'alerte dans la lutte contre la corruption, et simplifier les règles fiscales pour que respecter la loi soit plus simple que la contourner.
On pourrait objecter que l'éloge de la discipline a souvent servi à justifier des pouvoirs autoritaires. Mais confondre discipline et soumission, c'est manquer l'essentiel. Il y a un abîme entre une règle subie par peur du gendarme et une règle comprise et adoptée parce qu'on en perçoit le sens et le bénéfice partagé. La première s'effondre dès que le regard se détourne ; la seconde tient précisément parce que personne ne surveille, et c'est là sa vraie mesure.
Notre pays possède des femmes et des hommes talentueux, une jeunesse ambitieuse et une formidable capacité de résilience. Pour transformer ce potentiel en développement durable, il ne suffit pas d'appeler chaque citoyen à plus de rigueur. Il faut aussi que l'État se donne les moyens d'être digne de cette rigueur qu'il attend de sa population. Le véritable développement commence lorsque les dirigeants cessent d'attendre que les citoyens changent d'abord, et que les citoyens cessent d'attendre que l'État change en premier. La discipline n'est pas une contrainte : elle est le prix du progrès, un prix que l'ensemble de la nation doit accepter de payer ensemble, chacun à la mesure de son pouvoir d'agir.
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